Avant-propos

F    Terrain de découverte des nouvelles esthétiques, laboratoire des pratiques culturelles aventureuses, le festival Les Urbaines a conquis, en quinze ans, une place à part dans le cœur du public. Entièrement gratuit, collant littéralement à la géographie de la ville, il vous invite à décentrer le regard, vous confrontant à une création contemporaine hors des schémas établis et sans tête d’affiche.
Pour son quinzième anniversaire, le festival vous propose un programme spécialement riche et audacieux. Une quarantaine de performances, installations, expositions, projections, spectacles et concerts, dans une vingtaine de lieux pendant trois jours, seront autant d’occasions de rencontrer des artistes aux univers (im)pertinents, stimulants. Plus qu’une nouvelle génération, nous ambitionnons de vous proposer d’autres esthétiques, d’autres propos et de nouvelles énergies, dans un cadre accessible à tous.
Je suis fier de porter cette tradition de quinze ans d’audace artistique. Présenter gratuitement la création artistique la plus contemporaine: une démarche courageuse, populaire, unique en Suisse, rendue possible par la mobilisation des lieux de culture des villes de Lausanne et Renens, du soutien fidèle des collectivités publiques, des généreux mécènes et de l’énergie de toute une équipe professionnelle et bénévole. Le festival joue ainsi le double rôle de tremplin pour une scène romande émergente — avec le succès que l’on sait — et de catalyseur culturel, rencontrant la curiosité d’un public de plus en plus nombreux.
En matière d’audace, je tiens donc à saluer… la vôtre. Cher public, chers artistes, chers partenaires, chers programmateurs, merci d’oser! Et cela va presque sans le dire: longue vie aux toujours fraîches Urbaines!

Patrick de Rham, directeur

Arts vivants

F    Théâtre expérimental, danse contemporaine, performance, tableau vivant, conférence: les appellations pour tenter de distinguer les champs balayés par les arts vivants contemporains sont multiples. Aux Urbaines, nous avons renoncé à recourir à ces catégories, tant les artistes que nous présentons sont adeptes des chemins de traverses. Artistes plasticiens, acteurs, metteurs en scène et musiciens forment — en marge des réseaux classiques — une constellation de démarches scéniques nouvelles, risquées et passionnantes, que nous sommes enthousiastes de vous présenter.S’agit-il pour autant de spectacles «pluridisciplinaires», comme on l’entend souvent résumé? Nous ne le pensons pas. Les démarches transversales de ces artistes agissent moins par mélange que par redéfinition de la notion même de discipline. Inclassable, leur propos vise la liberté et une certaine intégrité plutôt que la mixité. Le Hollandais Gertjan van Gennip, par exemple, convoque dans Das Märchen un texte de Goethe sans autres artifices que les costumes de sa création. Anne Delahaye et Nicolas Leresche utilisent son, mouvements, texte, musique et scénographie pour jouer subtilement avec le vide et révéler, dans Le corps du trou, l’espace de notre imagination. Les Chiens de Navarre, quant à eux, profitent de l’espace non conventionnel que leur offre le festival pour présenter une forme libre qu’ils affectionnent, improvisée en chapitres durant plus de trois heures pendant lesquelles le public peut aller et venir. Philippe Wicht, lui, n’utilise aucun autre artifice que celui du cadre de son spectacle Boo: une salle de gymnastique.Entre dépouillement et prises de risques, ces artistes nous émeuvent par leur honnêteté et nous bousculent par la singularité de leur démarche.

Patrick de Rham, Veronica Tracchia, François Gremaud

Arts visuels

F    Un réseau de connexions souterraines se tisse entre les différentes interventions artistiques de cette édition. Cette image, apparue lors de la mise en œuvre de l’édition précédente, est devenue le thème de notre programmation. À son origine, une intuition suggérée par le relief particulier de la ville de Lausanne: celle d’une disparition, en l’occurrence, des rivières du Flon et de la Louve. L’étude de cette histoire parfois mal connue des Lausannois révèle les paradoxes d’un urbanisme chancelant. La planification de la ville et son évolution aboutissent aujourd’hui à une stratification incongrue dont la vision d’ensemble demeure difficile. En observant l’histoire de cette ville, on découvre notamment que les rivières qui ont autrefois creusé les ravins formant les quartiers de la ville, sont maintenant totalement détournées. À leur place, s’écoulent aujourd’hui, dans le sous-sol, les égouts de la ville.
Par ailleurs, un autre flux a traversé la ville: celui de l’image en mouvement. Lausanne a, en effet, compté un nombre considérable de cinémas, dont une grande partie est aujourd’hui désaffectée, transformée ou détruite. Sous la place de la Riponne se trouve l’ancien cinéma Romandie, un espace hétérotopique qui a aussitôt attiré notre attention par son aspect particulier. Cette salle désaffectée, dont le plan évoque la silhouette d’un bateau, incarne la métaphore parfaite d’une modernité vouée à la disparition, disparition qui alimente des réflexions sur la nature transitoire et flottante de l’époque contemporaine.


Ainsi se matérialisent les représentations d’une stratification composée d’histoires sous-jacentes. C’est pourquoi ce dispositif caché est devenu l’un des principes de notre programmation, permettant une interprétation plus large de notre intuition d’origine, telle un flux d’imaginaires souterrains que nous laisserions affleurer à la surface. Yves Mettler, par exemple, réalise une structure fantomatique sur la place de la Riponne, la reconstruction 1:1 d’un derrick de forage pétrolier réalisé en 1929 à Arnex-sur-Orbe. À proximité, dans les salles de l’Espace Arlaud, une sorte de quartier général rassemble des thèses et des attitudes hétérogènes face aux couches successives des flux historiques. On y trouve des documents relatifs à l’urbanisme local et des objets évocateurs d’histoires parallèles et souterraines comme une bouteille de pétrole suisse de 1912, empruntée au Musée de Géologie. Ces objets se mêlent aux interventions artistiques: une recherche sur la tactique d’attaque très singulière adoptée par l’armée israélienne et inspirée par les théories de Deleuze et Guattari (Monya Pletsch), la théorisation d’une société structurée autour du Maelström (Aurélien Gamboni), la construction d’une mythologie liée à la découverte de l’antimatière (Kara Uzelman), ou encore les Water Portraits d’Adrian Lohmüller, reliques liquides d’un nettoyage d’habits à l’aide d’un système de filtrage d’eau reconstruit par l’artiste.
Notre approche s’inspirant de l’archéologie, nous avons ainsi demandé aux artistes de s’approprier et de révéler cette idée de stratification. Notre intention n’était pas de déconstruire ou de critiquer l’urbanisme de la ville de Lausanne, mais d’adopter une attitude de questionnement, en creusant des hypothèses inédites et en perçant d’un regard transversal la surface du visible. Dans les sous-sols secrets de la Riponne se rejoignent ainsi des imaginaires multiples où le flux du pétrole rejoint celui des rivières, où les histoires enchevêtrées dans les strates de la ville convergent en un seul lieu, un lieu qui n’appartient finalement qu’à notre imagination.

Noah Stolz, Patrick Gosatti

Musique

F    «J’ai la conviction que si vous voulez faire du blues, vous devez prendre en compte le fait que vous n’êtes pas Robert Johnson». A l’instar de Bill Orcutt, les musiciens qui jouent aux Urbaines cette année se confrontent tous à cette problématique: comment faire de l’art, plus précisément de la musique, de manière sincère, dans un monde aux références globalisées? Pour répondre à cette question, chaque artiste met en place des stratégies qui lui sont propres.
Que ce soit le tenant du mouvement Skweee, déclinaison lo-fi scandinave du R’n’B, ou la pop synthétique aux influences diverses et parfois infréquentables de Maria Minerva, l’hommage de Roll The Dice aux musiques répétitives ou la création, par Pye Corner Audio, de fausses archives de musique électronique 60‘s, tous semblent s’affirmer en se distançant de leurs modèles, comme pour dire: «Nous nous inspirons de diverses traditions, mais sans chercher à en reproduire l’authenticité, et c’est en cela que notre démarche est honnête.» Ce processus de réappropriation et de recontextualisation leur permet, en effet, d’éviter la simulation en devenant les initiateurs de nouveaux courants de création. Paradoxalement, les nouveaux mouvements dont sont issus ces artistes, qui pour la plupart mélangent des matériaux trouvant leurs origines dans des lieux historiques bien définis (le delta du Mississipi, le ghetto…), se regroupent eux-mêmes par région, et souvent par ville: le Skweee vient de Suède et de Finlande, la pop synthétique psychédélique du label Not Not Fun est emblématique de Los Angeles et certains types de musiques électroniques n’ont de réelle activité qu’en Grande Bretagne.
A vrai dire, ce souci très actuel d’identité ne trouve probablement pas son origine dans les considérations des artistes: cela fait des siècles qu’ils mélangent, dans leurs pratiques, les traditions musicales, réelles ou fantasmées, d’influences en revivals, de copies en réarrangements. Les auditeurs, en revanche, ont nouvellement acquis un accès immédiat aux enregistrements d’une grande partie des traditions sonores existantes. Il est devenu dès lors beaucoup plus difficile de les tromper sur la marchandise.

Patrick de Rham, Christophe Jaquet

Forword

E    Laboratory for new aesthetics and daring cultural practices, Les Urbaines Festival has been winning the heart of art enthusiasts for 15 years now. Completely free, matching Lausanne’s geography, it invites you to have  a different look and to face an innovative contemporary creation without any headliners.
For its 15th anniversary, Les Urbaines Festival specially offers a rich and daring programme. More than 40 projects including performances, installations, exhibitions, videos, theater and concerts, taking place in some 20 venues during three days, will give a chance to explore impertinent and stimulating artistic cultures. More than a new generation, we will introduce you to new aesthetics, new topics and new energies, in a welcoming environment.
I am proud to keep this 15 years of artistic boldness alive. Presenting freely the most contemporary artistic creation is a courageous, popular and unique approach here in Switzerland. It has been possible thanks to  the artistic places of Lausanne and Renens, to the regular support of public authorities, to the generous sponsors  and to the energy of the whole team of professionals  and volunteers. Thus, Les Urbaines Festival plays a double part: stepping stone to many emerging local artists  — undoubtedly successful — and cultural catalyst, meeting the curiosity of a larger audience.
In terms of boldness, I want to salute… yours. Dear audience, dear artists, dear sponsors, dear curators, thank you for daring! And of course: long life to the forever innovative Urbaines!

Patrick de Rham, director

Live Arts


E    Experimental theater, contemporary dance, performance, visual theater, conference: designations to define living art fields are numerous. Thus, Les Urbaines Festival decided not to define them for its artists are keen on boundless artistic territories. Visual artists, actors, directors and musicians — from undergound networks — constitute a group of brand-new, risky and fascinating scenic approaches we are proud to present.
But can we necessarily talk about «interdisciplinary» projects as they are often called? We don’t think so. Artists’ transversal approaches are more an attempt to redefine the artistic genre than to mix genres. Indefinable, their works are based on honesty and integrity more than on diversity. For instance, the Dutch artist Gertjan van Gennip puts Goethe’s novel Das Märchen to the stage without any other props except costumes he made for the occasion. Anne Delahaye and Nicolas Leresche’s creation Le corps du trou uses sound, moves, texts, music, and scenography to question the spatial and temporal void and to provoke our imagination. Chiens de Navarre make the most of the festival’s possibilities by presenting a free and improvised chapter-based theater project of more than 3 hours during which the audience is free to come in and out. As for Philippe Wicht, his project Boo is simply based on the place he will perform in: a sport hall. By promoting risky and simple artistic forms filled with honnesty and originality, these artists succeed in moving us deeply.

Patrick de Rham, Veronica Tracchia, François Gremaud

Visual Arts



E    A network of underground connexions between the various artisitic works appears in this edition. This image was found during the former edition and became the theme of our programmation. It started with an intuition based on the town’s special relief: the disappearance of the Flon and the Louve rivers. The study of this story most of the time unknown by Lausanne’s inhabitants, reveals the paradoxes of an unsteady urbanism. The town-planning and its evolution appear to be a surprising stratification whose global outlook is still difficult to grab. By looking at Lausanne’s history, we notice for instance that the rivers which used to dig ravines creating the town’s districts are completely diverted. Nowadays, this area is occupied by the sewers.
In addition, another flux crossed the city: the moving image. In fact, Lausanne used to be full of cinemas, most of them disused, transformed or destroyed by now. Beneath La Riponne is the former cinema Romandie, an heterotopical place which immediately attracted us by its special aspect. This unused room whose plan evokes a ship silhouette, embodies the perfect metaphore of a modernity doomed to disappear. A disapperance that questions the transitional and fluctuating nature of contemporary history.
Representations of a stratification made of underlying stories become the result. That is why this hidden system became one of our programme principles, allowing a wider interpretation of our first intuition, such as a flux of imaginary underground. For instance, Yves Mettler builds a ghostly structure on La Riponne, the 1:1 reconstruction of a drilling machine’s derrick, realized in Arnex-sur-Orbe in 1929. Not far from there, at the Espace Arlaud, a kind of headquarters gathers thesis and mixed approaches about the successive stratification of historical flux. There are documents about local urbanism and objects evoking underground and parallel stories, such as a 1912 swiss oil drum borrowed from the Geology Museum. These objects mix with the artistic projects: a research about the very special Israeli Army war strategy and inspired by Deleuze and Guattari’s theory (Monya Pletsch), the theorization of a Maelström-based society (Aurélien Gamboni), the construction of a mythology about antimatter (Kara Uzelman), and also Adrien Lohmüller’s Water Portraits, liquid records obtained by washing clothes via a filtering system designed by the artist.
As our approach is inspired by Archeology, we asked the artists to capture and to reveal this idea of stratification. Our aim was not to deconstruct or to criticize Lausanne’s urbanism but to question new hypothesis and to look deeper through the visible surface. La Riponne’s secret underground gathers together various imaginations where the oil flux meets the rivers’ flux, where the various town’s stories lead to one point, a place that finally only belongs to our imagination.

Noah Stolz, Patrick Gosatti

Music


E    «If you’re gonna play the blues you have to somehow address the fact that you’re not Robert Johnson» Like Bill Orcutt, all the performing musicians of Les Urbaines Festival wonder the same question: how to create artworks in general and music in particular in a sincere way and within a world filled with globalised thinkings? To answer this question, every artist has its own strategy.
The pioneer of the Skweee movement, a Scandinavian lo-fi version of R’n’B, Maria Minerva’s synthetic pop made of various origins sometimes disreputable, Roll The Dice’s tribute to the repetitive music or Pye Corner Audio’s creation made of fake 60’s electronic music archive records; They all keep a distance from their models, as if to say: «we are inspired by various traditions but we do not try to reproduce them genuinely, which makes our approaches sincere.» Paradoxically, these artists and their new movements, who most of them mix materials from precise areas (the Mississipi River delta, the ghetto) come from the same region and sometimes the same town: Skweee comes from Sweden and Finland, the psychedelic synthetic pop of Not Not Fun label comes from Los Angeles and some electronic music styles almost only exist in the UK.
This very quest of identity cannot be explained by the artists’ points of view: for centuries, they have been mixing real or fantasized music traditions in their practices from influences to revivals or from copies to rearrangements. However, listeners have recently obtained a direct access to a great majority of the existing sound traditions recordings. As a result, it is nowadays much more difficult to cheat the audience on what it listens to.

Patrick de Rham, Christophe Jaquet